Les mains derrière le dos
Yves Philippe de Francqueville
Pirate des mots
et Philanalyste en herbe
vous propose en ligne une anecdote familiale :
Mon cousin Serge aime me conter des aventures qui pourraient être lues dans bien des nouvelles de Boileau-Narcejac ou encore d’Edgar Poe.
Ses visites m’enchantent. Nous nous retrouvons chaque année depuis plus de trente ans et toujours, comme au premier regard, ce plaisir de la rencontre et la soif d’en apprendre davantage.
Présent à la maison une bonne quinzaine de jours, je l’écoute, attentif.
Oui, dans sa narration, une part d’histoire — oh, d’Histoire — avec un H majuscule, où se mêlent étonnamment certains de ses ancêtres, parfois réunis aux miens, de près, ou de pas si loin… Un monde hors du monde, un univers parallèle et insoupçonnable dépassant l’intrigue d’une série télévisée ou d’un article du gotha.
Ce soir, dans le petit jardin, il fait très doux. Une grappe de raisin juste mûre, cueillie à l’instant de la vigne grimpante, est appréciée en accompagnement de quelques verres de vieux rhums qui se succèdent. Nous les savourons en regardant ses dernières peintures : des planches d’armoiries de familles princières où les blasons russes, polonais et prussiens se mêlent, tout comme le sang des siens, qui fut versé depuis des siècles.
— Dis-moi, t’ai-je déjà parlé de mon grand-père, fusillé par les Bolcheviks ?
— Oh, oh, tu m’as déjà conté bien des fois que Xénia ta chère maman a survécu au bombardement de Dresde, alors bébé apatride. Ce fut un miracle. J’en ai eu bien les informations, tant par elle que par toi. Il y a tant d’autres anecdotes plus ou moins tragiques ou cocasses ; notamment, ton grand-père, celui que je connais de tes mots, le général Ievgueni Miller — Russe et Blanc — ne fut-il pas plutôt kidnappé par les Soviétiques à Paris fin des années 30 comme avant son beau-père, Nicolas Nikolaïevitch Chipov, éliminé plus tard de-même à Moscou ?
— Tu as une plutôt bonne mémoire, cependant Miller, c’était mon arrière-grand-père en fait, le grand-père de mon père…
Sache aussi que même si nous prenons de l’âge, je garde une certaine vivacité et beaucoup d’histoires sous mon chapeau…
Oui ! Toi qui es généalogiste, dois-je te rappeler que nous avons un père et une mère ?
Cette fois mon récit concerne le père de maman et les siens.
— Ah, ah, une nouvelle épopée familiale ? Alors je suis tout ouïe cher cousin !
— Tu peux l’être. C’est épique !
C’est à classer dans les archives…
La branche russe allait s’éteindre dignement.
La famille réunie devant les douves du château, avec tout le personnel de maison, en ce matin d’hiver 1921, pendant la guerre contre la Pologne. Parmi cette assemblée grelottante de froid et pour certains, de peur, il y a mon grand-père, là. Lui, digne et fier, debout la tête haute, serrant fort les mains derrière le dos.
Il toise le regard du capitaine, méprisant les soldats du peloton d’exécution.
Personne n’avait pu fuir.
Les derniers mâles de la lignée des POSDEEFF vont mourir en ce jour funeste.
— Serge.
— Oui…
— Xénia est née en 44…
— Absolument, cher cousin !
— Tu parles bien de ton grand-père, le père de ta mère ? On est en 21 ?
— « Sois attentif » aurait dit mon autre grand père, l’archiprêtre !
Les Bolcheviks font feu…
— Ce rhum est vraiment… détonnant !
— Je m’explique : les corps tombent en masse dans le fossé et une balle dans la tête achève les blessés. Le commando part à d’autres funestes besognes…
Quelques heures plus tard, une quidam qui passe par le chemin le long des douves, entend des râles : au milieu des corps elle recueille un gamin de trois ans. Avec deux balles dans le thorax ; la tête épargnée, il avait survécu au massacre…
Mon futur grand-père…
Pirate des mots
et Philanalyste en herbe
vous propose en ligne une anecdote familiale :
Mon cousin Serge aime me conter des aventures qui pourraient être lues dans bien des nouvelles de Boileau-Narcejac ou encore d’Edgar Poe.
Ses visites m’enchantent. Nous nous retrouvons chaque année depuis plus de trente ans et toujours, comme au premier regard, ce plaisir de la rencontre et la soif d’en apprendre davantage.
Présent à la maison une bonne quinzaine de jours, je l’écoute, attentif.
Oui, dans sa narration, une part d’histoire — oh, d’Histoire — avec un H majuscule, où se mêlent étonnamment certains de ses ancêtres, parfois réunis aux miens, de près, ou de pas si loin… Un monde hors du monde, un univers parallèle et insoupçonnable dépassant l’intrigue d’une série télévisée ou d’un article du gotha.
Ce soir, dans le petit jardin, il fait très doux. Une grappe de raisin juste mûre, cueillie à l’instant de la vigne grimpante, est appréciée en accompagnement de quelques verres de vieux rhums qui se succèdent. Nous les savourons en regardant ses dernières peintures : des planches d’armoiries de familles princières où les blasons russes, polonais et prussiens se mêlent, tout comme le sang des siens, qui fut versé depuis des siècles.
— Dis-moi, t’ai-je déjà parlé de mon grand-père, fusillé par les Bolcheviks ?
— Oh, oh, tu m’as déjà conté bien des fois que Xénia ta chère maman a survécu au bombardement de Dresde, alors bébé apatride. Ce fut un miracle. J’en ai eu bien les informations, tant par elle que par toi. Il y a tant d’autres anecdotes plus ou moins tragiques ou cocasses ; notamment, ton grand-père, celui que je connais de tes mots, le général Ievgueni Miller — Russe et Blanc — ne fut-il pas plutôt kidnappé par les Soviétiques à Paris fin des années 30 comme avant son beau-père, Nicolas Nikolaïevitch Chipov, éliminé plus tard de-même à Moscou ?
— Tu as une plutôt bonne mémoire, cependant Miller, c’était mon arrière-grand-père en fait, le grand-père de mon père…
Sache aussi que même si nous prenons de l’âge, je garde une certaine vivacité et beaucoup d’histoires sous mon chapeau…
Oui ! Toi qui es généalogiste, dois-je te rappeler que nous avons un père et une mère ?
Cette fois mon récit concerne le père de maman et les siens.
— Ah, ah, une nouvelle épopée familiale ? Alors je suis tout ouïe cher cousin !
— Tu peux l’être. C’est épique !
C’est à classer dans les archives…
La branche russe allait s’éteindre dignement.
La famille réunie devant les douves du château, avec tout le personnel de maison, en ce matin d’hiver 1921, pendant la guerre contre la Pologne. Parmi cette assemblée grelottante de froid et pour certains, de peur, il y a mon grand-père, là. Lui, digne et fier, debout la tête haute, serrant fort les mains derrière le dos.
Il toise le regard du capitaine, méprisant les soldats du peloton d’exécution.
Personne n’avait pu fuir.
Les derniers mâles de la lignée des POSDEEFF vont mourir en ce jour funeste.
— Serge.
— Oui…
— Xénia est née en 44…
— Absolument, cher cousin !
— Tu parles bien de ton grand-père, le père de ta mère ? On est en 21 ?
— « Sois attentif » aurait dit mon autre grand père, l’archiprêtre !
Les Bolcheviks font feu…
— Ce rhum est vraiment… détonnant !
— Je m’explique : les corps tombent en masse dans le fossé et une balle dans la tête achève les blessés. Le commando part à d’autres funestes besognes…
Quelques heures plus tard, une quidam qui passe par le chemin le long des douves, entend des râles : au milieu des corps elle recueille un gamin de trois ans. Avec deux balles dans le thorax ; la tête épargnée, il avait survécu au massacre…
Mon futur grand-père…